Les jambes noires

En 1990, après l’école secondaire, je me suis enrôlée dans l’armée de réserve. Au bout d’un an, j’ai bien vu que je n’étais pas une militaire dans l’âme. J’étais pacifiste et opposée à presque tout ce qu’on a tenté de m’apprendre pour vaincre un ennemi. Je ne savais vraiment pas quoi faire de ma vie. J’avais tenté d’y réfléchir à quelques reprises sans vraiment avoir trouvé de solutions. Je ne peux pas tout mettre sur le dos de ma transidentité. Elle avait beau en mener large, il y avait aussi un manque flagrant de préparation face à la vie. Je copiais imparfaitement ce que mes parents avaient faits en entrant dans leur vie d’adulte. Pour moi c’était plus important de gagner de l’argent que d’aller étudier je ne sais quelle matière et aboutir dans un « théorique emploi » que j’avais beaucoup de chances de trouver ennuyeux. Travailler n’avait rien d’amusant; je le faisais depuis toujours avec les tâches domestiques à la maison et les petits boulots occasionnels que j’avais. Après plusieurs emplois qui ne mènent nulle part, je me suis inscrite au CÉGEP Édouard-Montpetit en science humaine. J’avais une forme de pensée magique qui me disait qu’à force d’aller à l’école, je finirais bien par trouver mon chemin…

Quelque part à l’automne de 1992 en pleine crise « silencieuse » d’identité, j’ai quitté mes études sur un coup de tête. J’aurais dû faire inscrire la mention « abandon » à mes cours… Ces sept échecs m’empêcheront pour toujours d’avoir une cote « R » me permettant d’être admise à l’université dans un programme contingenté. Je retournerai aux études en 1994 au CÉGEP de Saint-Hyacinthe et je terminerai un DÉC en sciences humaines. Un DÉC sans aucune valeur pour entrer à l’université à cause des échecs de 1992. J’irai à l’université en tant qu’adulte et étudiante libre en 1996. Néanmoins, tout espoir de diplôme dans un programme de mon choix était devenu mince; une erreur de jeunesse! Conséquemment à une certaine pression familiale plus ou moins consciente, je traînerai longtemps une faible estime de moi due au fait de n’avoir jamais obtenu de diplôme universitaire.

Revenons en 1994…

Possiblement que je suis retournée au CÉGEP pour finir ce que j’avais commencé bien que sachant pertinemment que je perdais mon temps. J’espérais trouver ma voie en cours d’étude. Ça n’est jamais arrivé. Ne voulant plus aller au CÉGEP Édouard-Montpetit, j’ai décidé d’aller au CÉGEP de Saint-Hyacinthe. Je me suis fait des ami.e.s et je suis même devenue amie avec mon professeur de français. Il avait 4 ou 5 ans de plus que moi. C’était l’une de ses premières charges de cours. Notre amitié s’est construite sur les longs trajets d’autobus. Moi, j’avais au moins 30 minutes voire plus l’hiver, avant de me rendre chez moi à Otterburn Park. Tandis que lui n’avait pas moins d’une heure supplémentaire pour se rendre à son domicile du plateau Mont-Royal à Montréal. Pendant ces trajets on discutait beaucoup. C’était un passionné de lecture et plus spécifiquement des grands auteurs de la littérature française. Quand on connaît une petite ou une grande partie de l’histoire de quelqu’un, la personne acquiert parfois un statut respectable dans notre esprit et c’est ce qui s’est produit. Sans être en accord avec la totalité de ses propos, j’adorais discuter avec lui. De même, je respectais vraiment l’intégrité de l’homme. A priori, on aurait pu penser qu’il me noterait de façon favorable. Au contraire, à mesure qu’il apprenait à me connaître, il devenait de plus en plus critique envers mes écrits. Je savais que c’était parce qu’il voulait sincèrement m’aider à pousser mes limites plus loin. Son cours était difficile mais enrichissant; je savais que ce que j’avais je le méritais réellement.

Vers la fin de la session est arrivée le vrai test d’écriture. Le professeur de français voulait que l’on écrive un texte de quelques pages sur le thème du désir. Ça pouvait être quelque chose de matériel, d’abstrait, de drôle, de triste peu importe en autant que ça traite du désir. Le désir quelle abstraction quand même! J’avais 21 ans, j’avais fait quoi dans la vie? J’avais travaillé, fait ce qu’on m’avait dit de faire pis pas trop réfléchie en chemin sur ce que je désirais vraiment. Possiblement qu’en ayant une discussion sur le sujet avec mes collègues de classe de l’époque, on a sûrement parlé de sexe? « Tsé veux dire », de quoi parle-t-on quand on fait référence au désir? La plupart d’entre-eux étaient encore des ados de 17 ou 18 ans remplis d’hormones. Moi-même, j’étais une ado attardée qui vivait chez ses parents. Le sexe pour moi n’était pas un terrain glorieux. J’avais eu quelques « essais intimes » à 17 ans avec une fille de 19 ou 20 ans. Elle en savait beaucoup plus que moi sur le sujet. Est-ce que j’avais vraiment désiré ardemment quelque chose jusqu’à maintenant? La réponse était, en apparence, non. Bien sûr, je voulais de l’argent, une voiture et possiblement un appartement. Seulement, ce n’était qu’une forme de conformité sociale. Tout le monde autour de moi ou presque en espérait autant. Mais il y avait ce fameux secret inavouable que vous connaissez tous et toutes, j’étais trans. Le voilà le désir que je n’avais pas le droit d’avoir. Le désir d’être quelqu’un d’autre dont j’ignore tout. Comment savoir ce que goûte le wasabi si on en a jamais mangé? Mes ébats intimes m’étaient très inconfortables autant physiquement que mentalement. Je n’avais aucun instinct sexuel masculin; je n’arrivais pas à me laisser complètement aller. Parfois je pensais que ça pourrait être amusant puis l’instant d’après je me décourageais et je me trouvais toutes sortes de raisons pour motiver mon décrochage. J’étais au mieux médiocre en tant que partenaire intime. Une seule fois, j’ai constaté que ma partenaire a vraiment eu du plaisir. À la fin de l’acte, pendant qu’elle planait encore, j’ai ressenti une des plus intenses détresse identitaire de ma vie. J’étais très heureuse pour elle mais j’étais secrètement jalouse, désireuse d’être à sa place et pas juste au lit. J’aurai aimé travailler à la banque où elle travaillait. Porter fièrement des vêtements qui affirment ma féminité, marcher la tête haute et ressentir ce que c’est que d’être une authentique femme bien dans sa peau, sans être remise en question dans son genre ou son rôle social.

En pensant à cette unique fois, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai écrit un texte dans lequel j’ai ressenti chaque mot que je tapais. Le titre du texte, « Les jambes noires », faisait référence aux bas de nylon. Pour moi c’était un symbole exclusif de féminité; aucun homme ne pouvait en porter sans subir de préjudices sociaux. J’avais confiance en mon ami et professeur de français, alors je lui ai soumis le texte. Le cours suivant, avant même qu’il débute, il m’a fait signe de le suivre dans le corridor. Il m’a dit: « est-ce qu’il y a quelque chose dont t’aimerais me parler? » Panique totale! Dans ma tête, ma personnalité s’est déchirée. Mentalement crié: »aaahhhhhhhhhhhh! Qu’est-ce que je viens de faire? » Dans la vie réelle, j’ai tout nié en bloc en baragouinant que j’avais vu un documentaire et que j’avais tenté de projeter directement dans mon texte le désir exprimé par l’une des personnes interviewées. Ça sentait la « bullshit » à plein nez. Je savais qu’il savait mais il l’a joué diplomate pis m’a laissé m’en sortir avec cette piètre excuse. On est retourné en classe comme si de rien n’était. Je me suis vraiment sentie mal tout au long du cours. À quoi avais-je pensé en écrivant ce texte? Des fois on étouffe! À qui pouvais-je dire ma souffrance? Qui aurait bien pu m’écouter en 1994 quand le mot trans n’existait même pas et qu’on employait transsexuel.le de façon péjorative? Avais-je pensé que ça me soulagerait? En fait, oui, ça m’a soulagé de l’écrire. J’étais obnubilée par ce secret. L’écriture a toujours été un magnifique exutoire pour moi. Je n’avais jamais pensé à gérer les conséquences de mon acte. Le prof. l’a corrigé; j’ai eu une note ordinaire. Possiblement que j’étais trop enthousiasmée par le sujet, il manquait quelques déterminants à gauche et à droite. La construction de quelques phrases laissait à désirer et bien sûr, j’avais une pelletée de fautes d’orthographes. Je n’avais jamais rien vu même si j’avais révisé le texte à plusieurs reprises. Quand je le lisais, les larmes me venaient aux yeux, elles me faisaient perdre ma rationalité et ma concentration. À la fin du cours, il m’a remis le texte. Je me suis empressée de le cacher dans mon sac à dos. Je ne voulais pas qu’un de mes collègues de classe y jette un oeil. Ça aurait été ma fin; je n’aurais jamais pu supporter un deuxième questionnement dans la même journée. Un « coming out » raté? Une soupape pour ne pas exploser? Un peu des deux? À vingt et un ans, sans diplôme, sans support familial, dans un monde qui mettra au minimum 10 ou 15 ans avant de commencer à reconnaître le concept d’identité du genre, encore plus d’années à l’assimiler et avec le peu de confiance en moi que j’avais à l’époque, mes chances de survie à un « coming out » auraient été faibles. Surtout en constatant aujourd’hui comment la famille de mon père a mal réagi à mon réel « coming out ». Mes parents avaient de très bonnes relations avec ces gens; ils n’auraient peut-être pas été en mesure d’assumer ma transidentité.

Pour la suite des choses, j’ai développé une amitié avec mon professeur de français pendant quelques années. Puis la vie nous a fait suivre des chemins différents. Je me souviendrai toujours de l’une de nos discussions. Il soutenait que pour écrire, il fallait lire ce que les autres écrivent puisque ça aide à trouver l’inspiration. Je n’y croyais pas. Je croyais que le talent pur était nécessaire pour écrire. Ça expliquait pourquoi certains l’avaient et d’autres pas. Aujourd’hui, je ne suis plus en désaccord avec ce qu’il m’avait dit. Lire est définitivement nécessaire si on veut écrire. Dans une moindre mesure le talent aussi, sauf que je crois qu’un talent non alimenté de persévérance et de discipline ne vaut rien. Un troisième ingrédient est essentiel: l’expérience de vie. Sans elle, je ne vois pas comment rendre un texte accessible au plus grand nombre.

Qu’est-il arrivé au texte?

J’ai relu « Les jambes noires » à plusieurs reprises. Quelques temps plus tard, je l’ai même corrigé et bonifié pour ma propre satisfaction personnelle. Il est demeuré à jamais secret. Personne d’autre ne l’a lu. Au milieu de ma vingtaine, j’ai cru pendant quelques années, avoir vaincu ma transidentité. J’ai détruit le texte ainsi que d’autres preuves qui auraient pu être gênantes advenant qu’elles soient découvertes. Je le regrette encore aujourd’hui. J’aimerais rassurer la personne que j’étais. J’aurai aimé lui dire, preuve à l’appui qu’elle trouvera son chemin. Mais bon, les choses après être devenues pires sont devenues bien mieux pour moi. C’est pour ça que je ne regarde pas beaucoup en arrière. Je crois réellement que j’ai une belle vie et que les évènements sont arrivés juste à point. Dans mon cas, je me devais d’avoir acquis une certaine maturité avant d’agir. En plus, je crois que les plus belles années de ma vie sont encore devant moi. Alors, je suis assez motivée pour la suite des choses! 😉

Stéphanie Alyson Gravel (Stéphane nie…)

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