Les lunettes sociales

Ce n’est plus secret pour qui que ce soit dans mon entourage, je suis une personne qui fait à sa tête. Quand j’ai décidé de faire une transition de genre, l’idée était de trouver paisiblement ma zone de confort sur plusieurs années. Je me rappelle qu’en début de transition j’avais peur de ne jamais arriver à avoir l’air féminine. D’autres femmes trans me disaient « fake it until you mean it ». Ces paroles n’ont jamais vraiment eu de résonance chez moi. Bien sûr j’aurai aimé être aussi naturellement féminine que la plus heureuse des petites filles qui soit devenue une femme. Mais, sincèrement, à part dans les films de Disney, est-ce que ces femmes existent réellement? Tsé, la vie ça nous oblige à nous adapter pour le meilleur ou pour le pire. J’étais une petite fille élevée comme un gars et on peut dire que j’ai vraiment cru que j’étais un vrai gars. Je me suis habituée à être perçue de cette façon et j’ai fait mon chemin avec les cartes qui m’ont été distribuées au départ. Est-ce que j’étais malheureuse? Oui et non. J’étais mal dans ma peau mais tout comme le fait que ma transidentité ne définit pas la totalité de ma personne actuelle, elle ne définissait pas non plus tout les aspects de ma vie d’avant. Quand j’étais en action, je n’y pensais pas. C’est la même chose aujourd’hui; le fait d’être en action me fait oublier que je suis trans. Par exemple le matin dans le métro si le regard de quelqu’un s’attarde trop longtemps sur moi, j’oublie souvent que c’est parce que je suis trans. Alors je fais comme j’ai toujours fait, c’est magique l’effet d’un sourire, alors je souris.

La vérité est que je ne subis peu ou pas d’assaut de la part du monde extérieur envers ma condition. Bien sûr, certaines personnes vont m’adresser la parole en disant « bonjour monsieur ». « So what », j’ai une apparence « entre les deux » avec des marqueurs sexuels au mieux ambiguës et une voix définitivement masculine. Cette voix, je l’ai pratiqué mais lorsque j’essaye de la projeter de façon féminine quelque chose sonne faux. Comme si je mentais… Le plus étrange est que j’aurais aimé passer facilement pour une dame. Sauf qu’avec la pratique de ma voix féminine, un phénomène totalement inattendu s’est produit; je suis devenue confortable avec ma voix masculine! Quel paradoxe! Il y a encore un an, je voulais me faire opérer les cordes vocales pour féminiser cette voix. Maintenant je ne suis plus certaine de vouloir être féminine au point qu’on ne sache pas que je suis trans. Pire, moi qui ne voulait tellement pas être trans (d’où mon « coming out » tardif dans la quarantaine), hé bien aujourd’hui, à force d’avoir des retours positifs de mon entourage sur la personne que je suis, ça me dérange moins.

Prendre le temps

10 ans, c’est le temps que je m’étais donné le jour de mon « coming out » pour trouver la femme que je suis. Il me reste encore un peu plus de 6 ans. J’ai été un enfant, un ado, un jeune adulte, un amoureux et un papa. Je suis fière de ce j’étais comme homme. D’ailleurs je suis encore papa, sauf que je fais mes propres règles de français maintenant. Papa est un terme biologique pour moi; je n’ai pas porté mes enfants; j’ai fourni le code génétique. Par contre, j’aime bien dire à mes proche que je suis « la » papa de mes enfants. C’est toujours un concept qui fait sourire et qui souvent mène à de belles discussions. Avec les étrangers ou les intervenants scolaires, je dis seulement que je suis « parent » de mes enfants. Généralement, ça leur suffit et si jamais ça ne suffit pas, je clarifie toujours les choses avec humour afin d’éviter un silence malaisant.

Il n’en reste pas moins que j’ai encore de la difficulté à me définir, surtout hors des milieux personnels ou professionnels. En fait, tout les endroits où mon rôle n’est pas prédéfini. Par exemple, lorsque je m’inscris à un cours quelconque et que je ne connais personne dans le groupe, j’ai de la difficulté à choisir la bonne attitude à adopter. Dans ces cas-là, vieux réflexe de personne introvertie, j’ai tendance à la jouer « profile bas ». Je me mets aussi à la place des gens. Ce n’est pas facile pour eux aussi de briser la glace. Les gens ont tendance à aller vers les gens qu’ils soupçonnent d’avoir certaines affinités avec eux. Quand ils voient une femme trans avec un corps ayant des traces évidentes de masculinité et une voix qui sans être une voix de baryton, n’est pas une voix féminine… Hé bien, ça crée une hésitation. C’est cette hésitation qui m’est fatale lorsqu’il s’agit de nouer des liens rapidement. Par contre, dans un groupe de personnes trans cette hésitation n’existe pas et généralement, comme disent les français, je « fais un tabac »! (lol) Blague à part, j’ai souvent de la difficulté à prendre ma place dans un nouveau groupe. En conséquence, c’est aussi dans ces circonstances particulières que je me fais le plus souvent mégenrer (action d’adresser la parole à quelqu’un en se trompant de genre; donc de me faire appeler monsieur). Les gens ne savent pas comment me considérer, ils veulent être polis mais la nervosité fait en sorte qu’ils se fient plus à l’impression physique qu’ils ont de moi plutôt qu’à ce que je suis psychologiquement. D’où la question de crédibilité. Je ne ressemble pas à ce qui est socialement considéré comme une femme. Encore là, qu’est-ce qu’une femme? J’ai vu des femmes beaucoup plus masculine que moi qui ne se font jamais appeler « monsieur ». Plus rarement certaines femmes très féminines mais avec des voix trop grave m’ont dit se faire appeler « monsieur » au téléphone et parfois en personne.

À tout les jours, on définit un peu plus qui l’on est. C’est un processus complexe qui fonctionne avec notre personnalité et l’interaction avec les autres. On a beau se sentir d’une certaine façon, si les autres nous disent toujours le contraire, ça finit par faire son chemin. Même si je me ressens femme et que je me sens acceptée par mon entourage, la société me pose des défis importants. Quand on veut quelque chose, il faut en payer le prix. Pour être perçue comme une femme, je dois avoir l’air d’une femme. Avoir l’air d’une femme après une vie où les hormones masculines ont fait ce qu’elles avaient à faire sur mon corps, ce n’est pas évident. Certaines choses peuvent être changées avec des hormones, une bonne nutrition ou un entraînement physique approprié. Sauf qu’il y a des limites et plusieurs d’entre elles sont inscrites dans notre code génétique, d’autres dans nos capacités psychologiques mais je dirais que la plupart sont dans notre compte en banque… Maquillage, épilation (et autres traitements esthétiques) ou chirurgies finissent par devenir nécessaire si l’on cherche la reconnaissance sociale. J’utilise « reconnaissance » à la place d’approbation sociale, parce que certains préjugés existent envers ceux et celles qui utilisent la chirurgie… Ce qui est, à mon avis, une grande incohérence sociale puisque les gens recherchent souvent la beauté qui en résulte.

Est-ce que je veux devenir une icône féminine?

Bien sûr que non. Si j’étais une femme (cisgenre/biologiquement féminine) moins attrayante j’en serai heureuse puisque j’aurais le privilège de me faire recevoir avec un « bonjour madame ». En ayant plusieurs traits physiques masculins, je m’expose à un constant regard social me donnant l’impression de nullifier mon parcours transitoire. C’est comme un dérivé direct de la pression sociale exercée sur les femmes afin que la beauté du corps féminins soit conforme à certain critère sociaux qui sont rarement logiques. J’ai été socialement un homme. Qu’est-ce qu’on exige d’un homme. Généralement un homme à le droit d’avoir une opinion et d’être en colère sans passer pour hystérique. Il peut être moins beau ou mal habillé, s’il est propre et qu’il est capable de fournir le travail intellectuel ou manuel exigé, ça va aller. Privilège? En fait, tous les êtres humains devraient être traités comme ça mais ce n’est pas toujours ce qui arrive en société… J’ai eu droit à ce traitement. J’ai eu droit de ne pas être jugée sur mon apparence physique. Je ne déteste pas mon corps. Il fonctionne bien, il n’est pas spécialement désagréable à regarder et il est en santé. J’aimerais gagner une reconnaissance sociale quant à mon identité de genre mais à quel prix? Je ne veux pas tout changer. De même que je ne veux pas acquérir une personnalité exagérément féminine pour compenser ce qu’il y a de masculin en moi. Je veux être plus féminine mais selon mes propres critères d’authenticité. Là dessus je suis lente, ça me prends du temps à me définir. Dans le même sens, en prenant mon temps, je m’expose à un regard social qui non-conforme à la façon dont je me sens, m’oblige à me protéger voire me cacher derrière mon ancienne masculinité. Ça explique certains non-dit chez moi. Comme, je ne me maquille que très rarement. Pourquoi? Parce que pour moi se maquiller est un geste très féminin. Étant donné que je ne le fais pas souvent, c’est quelque chose qui me prend beaucoup de temps. De même qu’il m’arrive, à la fin de l’exercice, de me sentir bien dans ma peau et d’être fière de la personne que je suis. Par contre je demeure fragile, si quelqu’un que ce soit volontaire ou non, me dit « bonjour monsieur » alors que j’ai pris la peine de me maquiller, je suis dévastée. C’est comme si j’étais totalement reniée dans mes aspirations et ça fait vraiment mal. Sans maquillage, je me sens en sécurité. Je me dis que c’est délibérément que je choisis d’être ambiguë, alors le pris à payer c’est d’être appelée « monsieur ». J’aimerais avoir la force de m’en foutre. Croyez-moi, j’aimerais me maquiller tous les jours. Mais bon, ce n’est pas si dramatique. Combien d’hommes et de femmes ne correspondent pas aux critères de beauté actuels et se font malmener par leurs congénères?

Des lunettes

Depuis ma quarantaine je dois utiliser des lunettes pour lire ou travailler sur mon ordinateur. Sans ces lunettes tout est flou et mal défini. C’est un peu comme ça que je me sens en société; on ne peut me lire que si on a les bonnes lunettes. Ça fait drôle à dire mais la société a besoin d’un examen de la vue. Avec les bonnes lunettes, on voit moins le corps, on n’entend moins la voix, on ne s’arrête plus à la façon dont une persnne se déplace ou bouge. Porter ces lunettes donnent la chance d’éliminer l’hésitation de départ. Elle donne la chance de discuter avec les gens, de percevoir ce qu’ils sont réellement au-delà de quelques caractères (voire caractéristiques) flous. Quand on discute avec moi, on s’aperçoit assez rapidement qu’on a affaire à une femme avec un vécu particulier et qu’au final je ne suis pas si différente.

Stéphanie Alyson Gravel (Stéphane nie…)

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